La révolution de 2004

Où, comment les femmes ont commencé à bousculer le monde très masculin de la sommellerie québécoise… et mondiale.

Par Guy Bertrand

Dans un article publié dans le magazine féministe Femmes Suisses en 1966, on apprend que le métier de sommelière en est un d’avenir pour une jeune femme qui a les aptitudes requises. Et je cite : « Tenue simple et modeste. Propreté. Hygiène corporelle. Amabilité. Sociabilité. Conscience. Méthode. Adresse et promptitude. Bonne santé. Moralité. »

On y précise aussi que: « une bonne sommelière, habile et agréable de caractère, peut se faire une petite fortune. Elle peut débuter dans le métier, fort modestement, dans un petite auberge de campagne et se retrouver, quelques années plus tard, dans un grand restaurant de la ville. »

Dans le numéro suivant du magazine, une lectrice qui semble très au fait de la chose, répond: « Quand vous dites : « Une bonne sommelière active et agréable de caractère peut se faire une petite fortune », vous pouvez tenter une jeune fille ou d’honnêtes parents qui ne se rendront pas compte des écœurements ou des tentations que peut rencontrer une jeune fille naïve dans le milieu des cafés citadins ou des auberges villageoises. Évidemment un caractère bien formé permettra à une sommelière de rester dignement
à sa place et de remettre à leur place les clients qui s’en écartent; mais cela sera-t-il toujours bien vu des patrons? »

Dieu merci, les choses ont changé.

Le début d’un temps nouveau

Si la sommelière des années 60 pouvait avoir l’air d’une bonne glorifiée, celles d’aujourd’hui ont complètement changé la donne. N’est plus sommelière qui veut, et les meilleures sont maintenant aussi reconnues que leurs pairs masculins. Et ce changement salutaire, c’est en bonne partie au Québec qu’on l’a constaté.

En avril 2004, lors de la finale du Meilleur sommelier du Québec, pour la première fois de l’histoire, une femme l’emporte. Élyse Lambert, alors à la réputée Auberge Hatley, met la main sur le titre. Mais ce n’est pas tout. Véronique Rivest arrive en deuxième place et Danielle Dupont est troisième. Un podium complètement féminin! Le plafond de verre ne brise pas, il explose!

Élyse Lambert en compagnie de Ghislain Caron, alors meilleur sommelier du Canada.
Article de La Tribune de Sherbrooke paru le 10 avril 2004

« Briser un plafond de verre… » Devant moi, Élyse Lambert réfléchit avant de reprendre. « À ce moment là, j’en avais plus ou moins conscience. C’est avec du recul que je réalise tout ça. »

« On était une belle équipe de filles. J’étais avec deux autres femmes qui sont restées proches de moi, qui sont resté des amies. On travaillait ensemble de façon très conviviale, très solidaire. »

« Oui, je pense que ça été une année mémorable pour ça, se souvient Danielle Dupont qui, comme à l’époque, travaille toujours au Baccarat du Casino du Lac-Leamy. Tant mieux, pourquoi pas? Ça aurait pu être des hommes et ça aurait été correct aussi. Mais c’est rafraichissant de voir que ce milieu qui a été autant habité par les hommes commence à être un peu plus équilibré dans son genre. »

Danielle Dupont, Élyse Lambert et Véronique Rivest.
Les femmes qui ont changé la face de la sommellerie.
Photo: Danielle Dupont

Les Lambert, Rivest et Dupont ne sont pas les premières femmes à faire leur nom dans le domaine de la sommellerie. On peut notamment parler de la Britannique Claudia Harris, première à passer le Master Sommelier en 1984, ou de l’Américaine Madeline Triffon qui suivra trois ans plus tard.

Mais ce sont ces dames de chez-nous qui ont vraiment contribué à la percée des femmes dans les grands concours sur la scène nationale et internationale. Au Canada, elles ont trois titres de meilleur sommelier depuis 2006, deux par Rivest (2006, 2012) et l’autre par Lambert (2015).

Le grand virage

La consécration internationale vient avec des victoires au meilleur sommelier des Amériques en 2009 (Lambert) et 2012 (Rivest). Le mouvement est lancé. Si bien qu’en 2010, le magazine français Le Point s’émeut de voir quatre femmes dans les 12 premières au Concours du meilleur sommelier du monde, à Santiago. Le sous-titre dit tout: « Robe. Le plus macho des métiers du vin, la sommellerie, se féminise. » Et nos Québécoises Rivest et Lambert sont bien entendu au cœur du de l’action.

L’article du magazine Le Point du 19 septembre 2010.

« J’étais la première à gagner au niveau international et ça ouvert une autre porte, se rappelle Élyse. Véronique Rivest a fait aussi un bon bout de chemin en étant la première à gagner le canadien et en faisant son top trois mondial au concours de 2013. »

Pour François Chartier, lui-même un pionnier par l’obtention de sa victoire au Grand Prix Sopexa de Paris en 1994, cette deuxième place de Rivest a véritablement tout changé. « C’était la première fois qu’une femme atteignait le podium, souligne-t-il. »

« Sa victoire, parce que c’est une victoire pour les femmes, a rejailli ici comme à l’étranger. Et on voit de plus en plus de femmes maintenant, parce que ça donne confiance aux femmes. C’est ça qui manque souvent. »

« Quand j’ai gagné en 94, ça a donné confiance aux Québécois qu’on pouvait exceller dans le vin, pas juste dans la sommellerie, qu’on pouvait exceller, déguster et tout ça. C’était une première étape. C’était pas moi, personnellement, c’était le fait qu’un Québécois s’impose. »

Photo: elyselambert.com

Une autre étape importante a été franchie en 2015, quand Élyse Lambert est devenue la première Québécoise à passer son Master Sommelier. « Le Court of Master Sommeliers a été créé en 1969. Il n’y avait pratiquement pas de femmes qui faisaient le métier à ce moment-là, souligne Élyse. »

« Ce nombre augmente peu à peu, mais toutes proportions gardées, on ne sera pas capable de rattraper le nombre d’hommes avant un bon bout de temps. Je ne verrai pas ça de mon vivant. Il y a 256 Master Sommeliers en ce moment, et je suis le numéro 24 chez les femmes. »

On passe le relais…

Deux habituées du Concours de meilleur sommelier du monde, la Roumaine Iulia Scavo et la Française Julie Dupouy qui représente l’Irlande. À 21 ans, la Kazakh Dayana Nassyrova est la plus jeune recrue à Anvers.

Depuis sa cinquième place au mondial de 2016, en Argentine, Élyse Lambert a mis de côté la compétition. Même chose pour Véronique Rivest. C’est maintenant au tour des Julie Dupouy, Iulia Scavo et Pascaline Lepeltier, absente du concours d’Anvers, de prendre la relève. Parce que l’objectif ultime n’est pas encore atteint.

Qui donc sera la première femme sacrée meilleur sommelier du monde?

2 réflexions sur “La révolution de 2004

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