Affaire de famille

De petits négociants en 1835, la famille Gonzalez a bâti une gigantesque multinationale sans sacrifier ses valeurs.

Par Guy Bertrand

Il y a un peu plus de 25 ans, à la recherche d’une Espagne authentique, ma compagne d’alors et moi avions pris la route de Cadiz, nous arrêtant au passage à Jerez de la Frontera pour le souper.

Apprenant que nous étions Canadiens, le propriétaire du petit resto que nous avions choisi avait insisté pour nous offrir l’apéro et c’est en nous chantant les mérites du producteur qu’il nous avait servi un verre de Tio Pepe, un sherry qui faisait clairement honneur à la région.

Mon palais étant peu habitué à ce genre de vins, je ne peux pas dire que j’avais été conquis mais plutôt intrigué. Il aura fallu attendre au printemps de 2019 pour que je pousse un peu plus loin, gracieuseté du passage montréalais d’Alvaro Plata, mixologiste de talent mais surtout passionné ambassadeur de marque pour Gonzalez Byass, producteur du Tio Pepe depuis 184 ans.

Alvaro Plata lors de la dégustation des produits de Gonzalez Byass, la semaine dernière, au restaurant Le Pourvoyeur, du Marché Jean-Talon, à Montréal.

« Nous avons plusieurs bonnes maisons de sherry à Jerez, mais Gonzalez Byass est la seule qui est dans la même famille depuis le début, nous dit Alvaro, lors d’une entrevue réalisée dans les bureaux d’Univins, l’agent québécois de la compagnie. D’ailleurs, les membres de la famille qui travaillent au sein de la compagnie cherchent à développer ce sentiment familial à travers l’entreprise. L’énorme travail qui a été accompli par les générations précédentes ont fait de Gonzalez Byass un fort symbole très respecté, non seulement à Jerez mais à travers l’Espagne. »

L’esprit de famille

Cet esprit de famille, le jeune Alvaro le vit pleinement. Son grand-père a commencé à travailler pour la compagnie dans les années 50 et a éventuellement été suivi par une de ses filles avant de voir son petit-fils prendre la relève à son tour.

« Jerez est une petite ville et l’industrie du sherry est une des plus importantes sinon la plus importante de la ville explique l’ambassadeur. Dans mon cas, ma famille m’a inculqué cette culture du vin dès mon enfance pour que je sois en mesure de la comprendre et de développer un sentiment de fierté envers les racines de notre région. »

« Mon grand-père a passé toute sa vie dans la compagnie. Je me souviens qu’il m’amenait au vignoble quand j’étais enfant. Je ne pouvais imaginer à ce moment-là que ça deviendrait ma vie. »

– Alvaro Plata

« Ensuite, ma tante Marina a rejoint la compagnie. Comme mon grand-père, elle a travaillé dans la division internationale où elle est toujours après 40 ans. Pour ma part, je terminais mes études en Norvège lorsque j’ai eu l’opportunité de me joindre au secteur de marketing de Gonzalez Byass. Je me suis dit: pourquoi pas, ce sera une belle expérience pour six mois, un an ou deux ans. Mais plus j’avançais, et plus j’apprenais à aimer la compagnie un peu plus. Maintenant je suis très fier de pouvoir les représenter. »

L’importance de diversifier

La marque étendard de Gonzalez Byass demeure le Tio Pepe, premier vin produit par la compagnie fondée en 1835 par Manuel María González Ángel. C’est l’oncle de ce dernier qui lui a montré comment produire un sherry de qualité et c’est d’ailleurs en son honneur que ce premier produit a été nommé.

Les générations suivantes ont toujours poursuivi la production du sherry mais ont aussi eu la bonne idée de diversifier l’offre en faisant l’acquisition d’autres domaines viticoles en Espagne, notamment celui de Beronia dans le Rioja, et ailleurs dans le monde.

« Maintenant, nous développons des vins dans dix régions viticoles d’Espagne, en plus du Chili et du Mexique, et nous sommes aussi actifs dans la production de spiritueux précise Alvaro. La famille a commencé à diversifier le portfolio il y a une quarantaine d’années mais toujours avec le même passion qui anime la compagnie depuis le début, de façon à pouvoir toujours offrir de nouveaux produits de qualité à travers le monde. »

« Tout ce qui se fait dans cette famille a une raison qui se trouve dans l’histoire de la compagnie et qui est reliée aux principes fondateurs de la maison. »

De forts liens avec l’Angleterre

Dès les premières années consacrées à la production du sherry, Manuel María González Ángel va s’associer à son agent anglais Robert Blake Byass qui deviendra donc partenaire à 50 % de la compagnie. Les deux familles vont travailler de concert jusqu’en 1988, moment où la branche britannique décide de se retirer.

Mais les liens avec l’Angleterre demeurent très forts.

« Quand nous avons commencé à faire le gin, en 2006, nous nous sommes dits pourquoi ne pas le produire en Angleterre. Même chose pour le whiskey. Nous avions déjà une vieille relation avec plusieurs producteurs de scotch à qui nous vendions nos vieux barils depuis le début du XXe siècle. »

À l’exception des vignobles étrangers, le gin London #1 demeure le seul produit qui n’est pas au moins produit en partie à Jerez. Même le whiskey Nomad va terminer sa maturation pendant un an dans les chais de la ville andalouse.

Sauvé par la mode des cocktails

Cette diversification a permis à la maison de passer à travers un important déclin des ventes de sherry au tournant du millénaire. Cette décroissance est maintenant chose du passé si l’on se fie au président actuel de la compagnie Mauricio Gonzalez Gordon qui prévoit même une importante croissance des ventes au cours des prochaines années. Qu’est-ce qui explique ce retour en force du sherry? L’engouement renouvelé pour les cocktails que l’on constate mondialement, surtout chez un public plus jeune, depuis quelques années.

« Nous assistons présentement au retour du sherry dans la fabrication de cocktails. Remarquez, ce n’est pas nouveau, ajoute Alvaro. Les premiers cocktails à base de sherry remontent aux environs de 1850. »

Puisque l’on aborde le sujet, demandons au mixologue andalou quelques idées de boissons rafraichissantes qui pourraient nous désaltérer lorsque l’été nous gratifiera enfin de sa présence. J’étais particulièrement intéressé d’y intégrer un peu de ce vermouth vraiment magique que j’avais découvert la veille lors d’une dégustation des produits de Gonzalez Byass et qui s’appelle La Copa.

L’Adonis

« Avec le vermouth on peut se diriger vers quelque chose qui ressemblera plus à un apéritif. On va associer le côté moelleux du vermouth au caractère plus sec du sherry pour créer un Adonis, un cocktail créé à la fin du XIXe siècle à New York pour honorer la 500e présentation de la comédie musicale du même nom. C’est très simple à faire: vermouth et sherry dans la même proportion avec quelques gouttes d’orange bitters qu’on va brasser (stir) ou transvider (throw) pour obtenir un peu d’aération. C’est une belle option juste avant le souper. »

Le gin tonic avec un petit extra

Et si on essayait maintenant avec le gin?

« Avec le London #1, on peut évidemment faire un Gin & Tonic. (…) On peut aussi en faire une version un peu différente en y ajoutant du Tio Pepe, du jus de pamplemousse fraîchement pressé et un un peu de sucre pour équilibrer le tout. »

Ça tombe bien, nous recevions des amis samedi soir. Nous avons donc testé ces deux recettes avec nos amis. L’Adonis semble avoir fait pas mal l’unanimité tandis que deux versions de la recette de gin tonic d’Alvaro ont été appréciées. La première, seulement avec le Tio Pepe et le tonic, a particulièrement plu à une des convives qui a une préférence pour les boissons amères. L’autre version, dans laquelle j’ai remplacé le jus de pamplemousse par du jus d’orange frais, mais sans ajout de sucre, était toutefois plus populaire. Nous lui avons donné un nom: le Gin ToNathalic (en l’honneur d’une autre convive).

Une vie dans les avions

Quant à Alvaro, il est probablement à Miami en train de faire ses valises pour sa prochaine destination. Dans son métier, on est rarement à la maison.

« J’adore l’aspect voyage de mon travail parce que ça me permet d’apprendre beaucoup. Ça me donne la chance de rencontrer plein de gens, d’être en contact avec différentes cultures et différents pays. Le vin est étroitement lié à la gastronomie et ce lien me permet de mieux comprendre les cultures et les gens. (…) Lorsque je rentre à la maison et que je prends le temps de m’asseoir et de réfléchir, je constate toujours que j’ai appris quelque chose de nouveau ce qui m’aide à grandir aussi en tant que personne. »

Et le mal du pays? Il ne s’ennuie pas parfois un peu de Jerez?

« Quel que soit l’endroit où je me trouve, quand je plonge mon nez dans un verre de Tio Pepe, c’est comme si je me retrouvais à la maison…. »

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