Décennie sanglante, cœur de pierre

Il y a un peu plus de 50 ans, les Rolling Stones lançaient un des albums iconiques de leur génération quelques mois après le décès tragique de leur fondateur et à la veille de la tragédie d’Altamont.

Par Guy Bertrand

La guitare de Keith Richards se fait entendre dès les premières secondes de l’album, suivie par la voix spectrale de Merry Clayton et la timide batterie de Charlie Watts. Au prochain passage, Bill Wyman fait apparaître sa basse juste avant que Mick Jagger nous invite à chercher refuge.

Oh, a storm is threat'ning
My very life today
If I don't get some shelter
Oh yeah, I'm gonna fade away
War, children, it's just a shot away
It's just a shot away
War, children, it's just a shot away
It's just a shot away

Le ton est juste. Une décennie sanglante s’apprête à s’éteindre. Une décennie qui a vu des centaines de milliers de personnes mourir sur les champs de bataille du Vietnam, du Moyen-Orient et dans d’innombrables luttes révolutionnaires en Amérique latine et en Afrique. Une décennie où les assassinats politiques se multiplient au nom d’idéaux vaseux et où la jeunesse se fait massacrer, prix de sa révolte contre la violence et l’injustice. Gimme Shelter indeed.

Une formation en déroute

Au même moment, les Rolling Stones vivent aussi dans le désarroi. D’abord, leur gérant, Allen Klein, les dépouillent de leurs droits d’auteurs. Le groupe est en banqueroute et ne va guère mieux musicalement.

Après le désastreux Their Satanic Majesties Request, les Stones sauvent les meubles avec Beggars Banquet. Mais il en faut plus.

Une tournée s’impose pour renflouer les coffres et il faut du nouveau matériel.

Jagger et Richards unissent leurs efforts pour pondre ce qui deviendra l’album de la résurrection : Let It Bleed.

Publicité lors du lancement de Let It Bleed en décembre 1969. Notez l’avertissment.

Un divorce tragique

L’accouchement est difficile. À une époque où les cures de désintoxication sont peu évoquées, le fondateur du groupe Brian Jones est en chute libre et incapable de suivre le groupe en studio en raison de ses addictions multiples. Il se fait montrer la porte lors d’une visite de ses amis Mick Jagger, Charlie Watts et Keith Richards chez lui. Ironie ultime, l’un de ses exécuteurs, Richards, est déjà lui-même accro à l’héroïne.

Sans Jones, c’est lui qui doit se taper tout le travail aux guitares. Pour lui donner un coup de main, le groupe engage Mick Taylor qui deviendra un élément essentiel de leur renaissance.

Le retour

Tout en complétant l’album, les Stones préparent leur retour sur scène qui se fera lors d’un concert en plein air, à Londres, le 5 juillet. Deux jours avant la date prévue, Brian Jones se noie dans sa piscine. Le concert aura quand même lieu. Aux journalistes qui le questionnent sur Jones, Jagger répond : « Je suis certain qu’il est ici autant que nous le sommes. »

Article du New York Times du 20 janvier 1969

Devant 250 mille personnes réunies à Hyde Park, les anciens compagnons du malheureux musicien commencent par lui rendre hommage. Mick Jagger fait d’abord la lecture d’un extrait du poème Adonais, de Percy Bysshe Shelley à la conclusion duquel on relâche 3 500 papillons blancs dans la foule. Puis Keith Richards entame les premiers accords de I’m Yours And I’m Hers. The show must go on.

Dans la conclusion d’un article publié 15 jours plus tard dans le New York Times, Patrick Lydon écrit :

Les tambours continuent. Il (Mick Jagger) a fait son travail. Il envoie des baisers et quitte. Pour ceux qui n’y étaient pas, la musique fut décevante. Ceux qui ont aimé Brian Jones doivent se dire qu’il est désormais disparu et oublié. Chacun des papillons est mort.

Le 10 juillet, Brian Jones est porté en terre. Seuls Bill Wyman et Charlie Watts accompagnenrt le blond multi-instrumentiste à son dernier repos. En Australie où il tourne le film Ned Kelly, Mick Jagger voit sa compagne Marianne Faithfull être conduite à l’hôpital après être tombée dans le coma, conséquence d’une surdose de médicaments. « Elle est très fragile, explique le chanteur, le long vol jusqu’ici l’a épuisée. Mais, ça ne semble pas trop sérieux. »

Whoa, it’s hard to tell, it’s hard to tell
When all your love’s in vain

– Extrait de Love In Vain

C’est dans ce contexte qu’est produit Let It Bleed, un curieux mélange du milieu dandy du Londres des années 60 et de la révolution culturelle qui secoue la côte ouest américaine.

La classique formule sexe, drogue et rock’n roll s’applique ici à merveille.

Les chansons

À ce moment-ci, vous voulez absolument mettre vos écouteurs sur vos oreilles et écouter l’album en même temps que vous me lisez.

Sinon, j’ai inséré quelques vidéos pour vous faire apprécier la musique.

Gimme Shelter

Tel que mentionné plus haut, la première pièce de l’album est la magnifique Gimme Shelter. Il me semble que n’importe quel fan des Stones qui se présente à un de leurs spectacles ne peut que tomber à genoux lorsqu’il entend les premières notes de ce classique.

Pour entendre une version particulièrement brillante, en spectacle, voici l’interprétation donnée lors de la tournée Bridges To Babylon. Notez la performance particulièrement inspirée de Lisa Fischer qui donne la réplique à Mick Jagger.

Love In Vain

Blues d’une lourde tristesse, racontant un amour impossible. Magnifique pour le banjo, la slide guitar, l’ambiance et la fragilité apparente du chanteur…

Voici une version de 1972 certes moins intéressante que celle de l’album studio mais tout de même notable pour le jeu Mick Taylor…

Country Honk

Quelques mois avant que l’album n’arrive en magasin, les Stones avaient sorti Honky Tonk Women en 45 tours (single) et la chanson avait rapidement atteint le sommet des palmarès. Pas question de la reprendre sur le LP, alors pourquoi ne pas offrir une version country. Première présence de notre Nanette Workman sur l’album. Le violon, les klaxons… Fermez les yeux, vous êtes sur les bords du Mississippi.

Live with Me

Y a-t-il vraiment une personne qui voudrait vivre avec un des compositeurs de Live With Me?

Ligne de basse brillante pour ouvrir, chanson nerveuse et pas du tout politically correct.

Whoa, the servants they're so helpful, dear
The cook she is a whore
Yes, the butler has a place for her
Behind the pantry door
The maid, she's French, she's got no sense
She's wild for Crazy Horse
And when she strips, the chauffeur flips
The footman's eyes get crossed

La version studio est bien meilleure, mais quand même voici comment ça sonnait en spectacle en 1971…

Let it Bleed

Curieusement, sur la pièce titre, c’est un extra qui émet les premières notes. Ry Cooder, déjà reconnu comme un excellent musicien studio vient montrer sa virtuosité de la slide guitar sur ce titre aux paroles, disons confuses.

She said, my breasts, they will always be open
Baby, you can rest your weary head right on me
And there will always be a space in my parking lot
When you need a little coke and sympathy

Yeah we all need someone we can dream on
And if you want it baby, you can dream on me
Yeah, we all need someone we can cream on
Yeah and if you want to, you can cream on me

Midnight Rambler

Même selon les standards de l’époque, la violence des paroles de cette pièce surprennent encore. Jagger et Richards pincent des cordes qui font mal. Personne n’est en sécurité même en à l’intérieur de son foyer. Même derrière un mur… Be very afraid!

Well I'm a-talkin' bout the midnight rambler
And did you see me jump your garden wall
And if you ever catch the Midnight Rambler
Steal your mistress from under your nose
Go easy with your cold fanged anger
I'll stick my knife right down your throat baby, and it hurts

Pour celle-là, je vous propose sa toute première interprétation en spectacle, avant qu’elle ne soit disponible sur disque. C’est au concert de Hyde Park de 1969.

You Got The Silver

Surprenant! La plus sentimentale chanson de Let It Bleed nous vient de l’ultime bad boy, Keith Richards, qui fait sa première apparition vocale sur un album du groupe. Une première courte mais combien éloquente. Rocker au cœur d’or.

Oh babe, you got my soul
You got the silver you got the gold
If that's your love, it just made me blind
I don't care
No, that's no big surprise

Encore une fois la version studio est la meilleure, parce que la voix du bon Keith ne s’est pas améliorée avec les années, mais celle-ci n’est pas mal non plus. En direct du Beacon Theater de New York, version 2006…

Monkey Man

Ces notes de piano magiques qui amorcent le titre sont une gracieuseté de Nicky Hopkins. Hopkins a été de tous les albums studio des Stones de 1967 à 1974. La légende veut que Jagger et Richards aient écrit cette chanson en l’honneur du regretté artiste multidisciplinaire italien Mario Schifano qui aurait aussi eu une aventure avec Marianne Faithfull en 1969. Je vous laisse tirer vos propres conclusions…

Well I hope we're not too messianic
Or a trifle too satanic
But we love to play the blues

But well I am just a monkey man
I'm glad you are a monkey woman too
Monkey woman too babe

Pour celle-là, seule la version studio est valable…

You Can’t Always Get What You Want

Je ne peux qu’imaginer qu’elle fut la réaction des fans des Stones lorsqu’ils ont entendu pour la première fois cette chanson. L’entrée en matière par le London Bach Choir n’est certainement pas la recette à laquelle le groupe les avaient habitués.

Nanette Workman y fait sa troisième apparition avec le groupe (elle était aussi sur la version originale de Honkey Tonk Women).

La chanson est aussi mémorable pour le son du cor d’harmonie d’Al Kooper.

Le Mr. Jimmy cité dans les aproles serait en réalité Jimmy Miller, le producteur de l’album qui remplace ici Charlie Watts à la batterie. Miller, aujourd’hui décédé, a aussi produit Beggars Banquet, Sticky Fingers et Exile on Main Street. Il doit être considéré comme un élément crucial de la relance du groupe.

La chanson a été enregistrée en 1968 et en voici donc une version tirée du spécial télévisé Rock’n Roll Circus où nous retrouvons… Brian Jones à la guitare.

Épilgogue

« L’avenir? Je n’y pense pas. Nous avons tous la vision de jouer dans nos chaises roulantes. »

– Keith Richards, dans une entrevue accordée en 1969 à Nick Logan, du Melody Maker

Rocker, mauvais garçon… et Nostradamus à ses heures.

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