La lumière au bout du tunnel?

La Ligue canadienne de football est sur le point de prendre une décision cruciale pour l’avenir des Alouettes… et pour sa propre survie.

Par Guy Bertrand

Quelles sont les deux plus grosse villes du Canada? Si vous avez répondu Toronto et Montréal… Ben, ça prouve seulement que vous n’êtes pas des cancres.

Maintenant, quelles sont les deux équipes de la LCF qui ont attiré le moins de spectateurs dans leurs stades respectifs au cours des deux dernières saisons? Oui, vous avez deviné. Ce sont encore Toronto et Montréal dans l’ordre.

À une époque où la moyenne d’assistance ne cesse de baisser au niveau du circuit (28 464 en 2009 vs 23 890 en 2018), le choix des nouveaux propriétaires des Alouettes, deuxième plus gros marché de la ligue, devient crucial. Or, malheureusement, ce processus semble être vicié depuis le début.

L’ancien joueur des Alouettes, Éric Lapointe et son groupe se sont manifestés les premiers au mois de mars, suivis d’un autre homme d’affaires de Montréal, Clifford Starke, en avril, et finalement de Vincent Guzzo, patron des cinémas du même nom.

Ils se sont tous retirés tour à tour lorsqu’il est apparu évident que la Ligue canadienne avait mis tous ses œufs dans le même panier en négociant exclusivement avec les frères Jeffrey et Peter Lenkov.

« Mais ils préféraient les gars d’Hollywood… Mon cousin a déjà remporté trois prix Emmy, peut-être que j’aurais dû l’impliquer davantage », ironise Starke, manifestement en colère, au bout du fil.

Extrait d’un texte de Simon-Olivier Lorange, LaPresse+, 19 juillet

Qui sont les Lenkov?

Pour ceux qui avaient les orteils dans le sable au cours des dernières semaines, je résume: les deux frères Lenkov ont grandi à Laval et ont suivi les Alouettes dans leur jeunesse en profitant notamment des billets de saison de leurs parents.

Ils ont quitté Montréal après leurs études universitaires. Jeffrey, 53 ans, est devenu un avocat réputé et aussi un agent certifié auprès de l’AJLNH. Peter, 55 ans, fait carrière à Hollywood comme producteur et scénariste et est connu notamment pour avoir relancé les franchises télévisuelles Hawaï 5-0 et MacGyver.

Pour une raison que l’on ignore, ils sont tombés dans l’œil du commissaire de la ligue, Randy Ambrosie, qui a refusé de confirmer leur identité dans un communiqué reproduit par la Presse Canadienne le 10 juin.

« Depuis le début de ce processus, nous avons assuré les potentiels acheteurs des Alouettes que nous ferions notre part pour conserver leur anonymat. Nous continuons à tenir cette promesse et le ferons jusqu’à ce que nous puissions annoncer un excitant nouveau chapitre pour le club. »

Cinq jours plus tard, le même Ambrosie posait fièrement avec les frères Lenkov et leur entourage – nommément les anciennes vedettes de la NFL Vince Ferragamo et Andre Reed – lors du match d’ouverture des Alouettes, à Edmonton… deux jours après que Starke eut déposé une nouvelle offre bonifiée.

Le même Starke s’unira à Lapointe la semaine suivante, pour encore améliorer la qualité de son dossier. Devant l’inertie de la ligue, il se retire le 2 juillet.

De gauche à droite, Duane Vienneau (LCF), Vince Ferragamo, Tyler Mazereeuw (LCF), Andre Reed, Randy Ambrosie, Jeffrey Lenkov, Stephen Shamie (LCF) et Peter Lenkov, le 14 juin, à Edmonton.

Que s’est-il donc passé?

Voici ce que nous savons :

  • Les frères Lenkov ont approché Éric Lapointe pour qu’il rejoigne leur groupe et l’ont même invité à les rencontrer à Edmonton, le 14 juin, ce que ce dernier a refusé.

« (Les frères Lenkov) faisaient du name-dropping, ils ont même lancé le nom de Céline Dion dans la conversation. Je n’entendais rien qui ramènerait du monde dans les gradins. »
— Éric Lapointe

Extrait d’un texte de Simon-Olivier Lorange dans La Presse+ du 20 juillet.
  • Ils ont aussi lancé l’invitation à Clifford Starke lors d’une très brève conversation, invitation aussi rejetée, Starke n’ayant aucune intention d’être propriétaire minoritaire.

Quel est le plan?

Les frères d’origine lavalloise sont donc actuellement seuls dans la danse… et on ne sait pas grand chose de leur plan, sinon ce qu’ils ont déclaré lors des rares entrevues qu’ils ont accordées. (À noter que Jeffrey Lenkov n’a pas répondu à la demande d’entrevue du Polyblogue).

(Jeffrey) Lenkov a refusé de donner des détails sur la vente potentielle (des Alouettes) ou d’identifier ses partenaires « par souci de confidentialité. » Il a cependant indiqué qu’il était important pour lui d’impliquer d’anciens joueurs de la LCF, comme (Vince) Ferragamo par exemple, dans la franchise.

Extrait d’un texte de Kelsey Patterson, de la Presse Canadienne, publié le 21 juillet dernier.

Ceux qui me lisent depuis le début de ce blogue connaissent mon amour pour le football et savent que les Alouettes ont été l’élément déclencheur de cette ferveur, au tout début des années 70.

Mais l’extrait d’article qui précède me fait littéralement dresser le poil sur les bras. Voyez-vous, Vince Ferragamo était la figure de proue du désastre que son devenus les Alouettes au début des années 80.

À l’initiative du nouveau propriétaire de l’époque, et tristement célèbre Nelson Skalbania, Ferragamo s’amenait à Montréal dans la force de l’âge (27 ans) avec son statut de super-vedette issu de la NFL, et ajoutait son nom à ceux de Billy « White Shoes » Johnson, David Overstreet, James Scott et Keith Gary, tous recrutés au prix de gros contrats, dans ce qui allait devenir l’une des pires déconvenues de l’histoire du sport professionnel. Une déconvenue qui allait éventuellement mener à la disparition des Alouettes, à l’aube de la saison 1987.

Victime de 25 interceptions en 13 matchs, le quart-arrière californien n’avait même pas terminé la campagne. Il n’a jamais pu s’adapter au jeu canadien.

Alors quand je lis qu’un éventuel propriétaire de l’équipe veut pouvoir compter sur ses conseils, je m’interroge. Pas seulement en raison de ses horribles prestations montréalaises, mais aussi parce qu’il a pris sa retraite comme joueur en 1986, après cinq autres campagnes dans la NFL. Disons que les choses ont beaucoup changé depuis. Lui-même a passé les 35 dernières années à brasser des affaires dans l’immobilier en plus de devenir propriétaire d’un vignoble. On est loin de la LCF!

Tel que mentionné plus haut, Ferragamo était donc à Edmonton lors du premier match de la saison des Alouettes. Il s’amusait sur les lignes de côté en compagnie d’Andre Reed, lui-même ancienne star de la NFL, avec les Bills de Buffalo. Est-ce qu’on veut aussi impliquer Reed dans les futures opérations du club?

Il a arrêté de jouer il y a 19 ans.

Expérience LCF = 0.

L’importance des francophones

« Les Alouettes font partie de la culture du Québec, ils font partie de mon héritage et je sais qu’ils font partie de l’héritage de plusieurs autres Québécois. »

– Jeffrey Lenkov

Extrait d’un texte de Stu Cowan, du Montreal Gazette, publié le 15 juillet dernier.

« Il est vital d’avoir des composantes francophones et anglophones, de présenter un groupe diversifié. »
– Jeffrey Lenkov

Extrait d’un texte de Simon-Olivier Lorange dans La Presse+ du 19 juillet dernier.

Belles paroles que celles là. Le discours est juste et plait sans doute aux partisans.

On sait que les frères Lenkov cherchent des appuis francophones et ont déjà tendu des perches à bien des gens, dont Matthieu Proulx, ancienne vedette des Alouettes, maintenant à RDS. « Oui, j’ai eu des contacts avec eux, confirme Proulx au bout du fil, nous devions même nous rencontrer au stade, samedi dernier. »

« Je leur ai envoyé un texto la veille pour leur dire quand et où je serais disponible, et je n’ai pas eu de nouvelles depuis. »

???

Je ne sais pas pour vous, mais moi cette attitude me jette à terre. On approche une personne de la qualité de Matthieu Proulx et au moment de le rencontrer, on disparaît? C’est tout simplement grotesque et irrespectueux.

Autre petit truc. Tous les journalistes sportifs qui suivent le beat des Alouettes ont placé des demandes d’entrevues aux frères Lenkov depuis que leur identité est connue. Je ne leur ai pas demandé. J’en suis certain. C’est leur travail.

Le premier à obtenir des commentaires a été Stu Cowan, du Montreal Gazette. Bravo à lui! Il a fallu quatre jours avant qu’un journaliste francophone, Simon-Olivier Lorange de La Presse+, puisse à son tour parler à Jeffrey Lenkov.

Peter et Jeffrey étaient donc à Montréal pour le match de samedi dernier. Ils étaient en compagnie de Mike Cohen, du journal The Suburban, un ami de la famille. Jeffrey a donné une entrevue à Rick Moffat, de TSN 690, diffuseur radiophonique anglophone des Alouettes, avant la partie.

On ne l’a pas entendu à RDS ou au 98,5 FM, diffuseurs francophones de la formation montréalaise.

Ça commence à faire beaucoup. Ne leur prêtons pas de mauvaises intentions, je ne sais pas ce qui est arrivé. Mais, me semble qui si j’étais un promoteur intéressé à acquérir une équipe dans un marché à 90 % francophone, je m’arrangerais pour me faire connaître de tout le monde…

Implication à court ou long terme?

« J’aimerais nous voir gagner la Coupe Grey cette année. À mon sens, s’ils (les Alouettes) continuent à gagner, il n’y a pas de limites. Nous ne nous impliquerions pas, si nous étions face à un plan de cinq ou dix ans. »

– Jeffrey Lenkov

Extrait d’un texte de Kelsey Patterson, de la Presse Canadienne, publié le 21 juillet dernier.

Cette autre déclaration met en évidence une naïveté déconcertante de la part de l’avocat.

Oui, l’équipe va bien. La superbe prestation de la défense, samedi dernier face aux puissants Eskimos, devrait convaincre les amateurs les plus réticents. Mais il reste de gros points d’interrogation à l’attaque. J’adore la fougue de Vernon Adams, mais il a encore tendance à lancer le ballon dans le trafic, et les passes qui dépassent 25 verges manquent souvent de précision et de mordant. La ligne à l’attaque a aussi des croutes à manger. Bref, il est bien tôt pour parler de la Coupe Grey, non?

Et ça pourrait bien prendre quatre ou cinq ans. La dernière conquête des Tiger-Cats de Hamilton remonte à 20 ans, la plus récente des Blue Bombers de Winnipeg date de 29 ans. Que se passera-t-il si Montréal n’a toujours pas remis la main sur le trophée dans quatre ans? On remet l’équipe en vente?

L’incontournable événement

« (Peter) Lenkov a dit qu’il voulait transformer les parties locales des Alouettes en un événement, de façon à offrir aux amateurs plus qu’un simple match. »

Extrait d’un texte de Stu Cowan, du Montreal Gazette, publié le 21 juillet dernier.

Sérieusement? Ce n’est certainement pas la première fois que vous entendez celle là. Soyons clairs! Jusqu’à preuve du contraire, la seule façon de ramener des partisans dans les estrades, c’est de gagner, d’avoir un produit excitant et des vedettes auxquelles le public peut s’identifier.

Même si Céline Dion chante l’hymne national à chaque match ou que Mickey Mouse remplace la mascotte Touché!, si les conditions précédentes ne sont pas remplies, oubliez-ça!

C’est loin, la Californie

« Les opérations doivent se faire localement, tranche Jeffrey Lenkov. Faire des affaires à distance est très difficile. Alors, imaginez gérer une équipe
sportive… »
Comme propriétaire, il se verrait bien étroitement mêlé aux activités du club. « C’est une entreprise vitale dans la communauté, et s’il y a mon nom dessus, je ne peux que m’impliquer personnellement. »

Là-dessus, on ne peut qu’être d’accord avec le cadet Lenkov. Or, qu’on le veuille ou non, les préoccupations principales des frérots, là où ils font leur argent, se trouvent dans la région de Los Angeles. Jusqu’à quel point peuvent-ils être disponibles pour gérer une équipe de football située 4 500 kilomètres plus loin?

Et pourtant, la ligue avait deux groupes sur les rangs qui habitent déjà à Montréal et qui ont des racines profondes dans la communauté.

On ne peut pas avoir plus local que Lapointe, qui a joué pour le club, qui est lui-même un ex-président des anciens Alouettes, et qui saigne bleu-blanc-rouge pour cette équipe.

Clifford Starke comptait son bon ami Brad Smith, dans son groupe, lui-même un ancien joueur de la LCF et le fil du bon vieux Larry, le principal responsable du retour en force d’une équipe de football dans notre ville.

Ces deux groupes ont des assises financières solides. Ils ont le respect de la communauté. Et ils étaient prêts à unir leurs forces pour relancer la franchise.

Comment peut-on parler d’un processus de vente sérieux, quand le commissaire de la ligue s’affiche publiquement avec les frères Lenkov et leurs anciennes gloires de la NFL, tout en ignorant les offres d’hommes d’affaires locaux, sérieux, qui ont de solides connaissances du football canadien?

Que voulez-vous de plus monsieur Ambrosie? Céline Dion au centre du terrain? Mickey Mouse?

L’ombre de 1981

Résumons:

  • Implication d’anciens de la NFL
  • Compréhension douteuse du marché francophone
  • Gagner tout de suite
  • Propriétaires potentiels domiciliés en Californie
  • Attitude grotesque

Et on ne parle même pas de ce curieux incident ou un euphorique Jeffrey Lenkov est allé embrasser les joueurs des Alouettes sur le terrain et dans le vestiaire après la victoire de samedi, alors qu’il n’est pas encore propriétaire de l’équipe.

Vous savez quoi? Ça sent très fort l’improvisation et l’amateurisme. S’il fallait qu’on retombe dans un cirque comme à l’époque de Nelson Skalbania, je ne donne pas cher de l’avenir des Oiseaux. Et s’ils disparaissent une autre fois, combien de temps avant que la ligue tombe à son tour? La première fois, on s’était tourné vers le marché américain pour relancer la LCF. Maintenant, avec tout le respect que j’ai pour les gens des Maritimes, ce n’est pas Halifax qui va sauver le circuit.

Et dire qu’on a des gens compétents, sérieux, avec de l’argent, et de solides connaissances du football canadien prêt à sauter dans la mêlée, ici même, à Montréal.

Pauvres Alouettes! Pauvre Ligue canadienne!

Une réflexion sur “La lumière au bout du tunnel?

  1. Encore une fois, tu frappes dans le mille mon cher ami! Un futur où Toronto représente le Canada dans la LNF (modèle des Raptors et Blue Jays) avec la LCF comme ligue de développement ou un cimetière des écloppés de la LNF? Mes souvenirs de Sam Etchverry, George Dixon, Hal Patterson sont toujours présents. Daniel Carreau

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