Petite autopsie d’une grande déroute

Kavis Reed, Mike Sherman et Johnny Manziel peuvent-ils sortir les Alouettes des bas-fonds de la LCF? Rien n’est moins sûr.

Par Guy Bertrand

Montréal – Les petites lignes apparaissent bien anodines sur le registre des jeux de la partie du 17 août 2013, opposant les Alouettes de Montréal aux Roughriders de la Saskatchewan :

2e quart
(15 :00) A. Calvillo passe incomplète dirigée vers B. London
13 Calvillo est blessé sur le jeu

Voilà LE jeu qui a changé l’histoire des Alouettes. Le passeur le plus prolifique de l’histoire du football professionnel, Anthony Calvillo, tombait au combat et ne reviendrait plus jamais au jeu.

Depuis,
– 17 quarts-arrière ont tenté, avec plus ou moins de succès, de fermer la brèche.

– Six entraîneurs-chefs ont essayé de redresser la barque.

– Les Alouettes ont remporté seulement 32 des 92 matchs de saison régulière qu’ils ont disputés.

Leur dernière victoire (et présence) en séries remonte à 2014.

La formation croyait avoir réussi à se donner un nouveau souffle le 14 décembre 2016, en annonçant les embauches de Patrick Boivin comme président, Kavis Reed comme directeur-général et en confirmant Jacques Chapdelaine comme entraîneur-chef.

Quatre victoires et 22 défaites plus tard, cet espoir ne tient plus qu’à un battement d’aile.

Après le court regain de vie constaté au début de l’ère Chapdelaine, les Alouettes ont entrepris une longue et éprouvante descente en vrille qui a fait revivre aux plus vieux la triste époque des Alouettes/Concordes, auteurs d’un grand total de 10 victoires en trois saisons, entre 1981 et 1983.

Comment en est-on arrivé à ce résultat et comment peut-on en sortir?

C’est ce que j’ai demandé à trois observateurs qui suivent de près les activités de nos Oiseaux.

LES EXPERTS

Vous connaissez tous Jacques Dussault, notre Monsieur football québécois, qui n’est jamais bien loin d’un terrain. Il participe d’ailleurs présentement au camp d’entraînement des Diablos de Trois-Rivières avec ses deux fils.

L’ancien ailier défensif Steve Charbonneau en est à sa deuxième année comme analyste aux côtés de Jean St-Onge, à la radiodiffusion des matchs des Alouettes au 98, 5 FM.

Et, enfin, Joey Abrams. L’ancien bras droit de Jim Popp a passé 12 saisons dans différents rôles au sein de l’organisation montréalaise, avant de quitter son poste, deux semaines après la nomination de Kavis Reed au poste de directeur général. Abrams est maintenant courtier immobilier pour Royal LePage, dans la région d’Ottawa. À noter que les entrevues ont été menées avant la défaite de samedi aux mains du Rouge et Noir.

LE PLUS GROS PROBLÈME

« Le plus gros problème présentement à Montréal est que la seule chose qui soit constante est le changement », croit Joey Abrams.

Jacques Dussault précise : « Y a eu tellement de changements lors des quatre ou cinq dernières années. Je n’ai pas le nombre exact mais ce serait intéressant de savoir combien d’entraîneurs, pas seulement entraîneurs-chef, mais entraîneurs de position sont passés par là au cours des dernières années (48, selon mes calculs). C’est incroyable! Ils se retrouvent encore cette année avec un nouvel entraîneur-chef qui ne connaît pas le football canadien, c’est évident. »

« On joue à la chaise musicale autant sur la ligne à l’attaque que sur la tertiaire, ajoute Steve Charbonneau. Au niveau des quarts aussi, on se promène. Je dirais qu’on a un problème identitaire. C’est qui les Alouettes de Montréal présentement? En tout cas, une chose est sûre, ce n’est plus l’équipe de référence, au contraire. »
L’ancien joueur de ligne croit que ce manque de continuité joue un facteur important dans les performances de l’équipe. « On dit toujours que ça prend du leadership dans une équipe. C’est qui tes leaders dans l’équipe, quand tu sais que même des vétérans peuvent ne plus être là demain matin ou se faire échanger? »

Pour Dussault, ce constant va-et-vient nuit aussi au recrutement de bons entraîneurs. « Ceux qui ont de l’expérience et qui sont recherchés, ils voient bien qu’il y a eu beaucoup de congédiements. Alors le gars se dit, je n’irai pas à Montréal pour me faire mettre à la porte après un an. »

Abrams en rajoute. « Cette saison est la première que Kavis Reed amorçait avec le personnel d’entraîneurs qu’il a choisi et avant le début du camp d’entraînement, il se débarrasse du coordonnateur défensif (Khalil Carter). Il y a trop de changements et trop de mystères qui entourent ces changements.» Les Alouettes avaient annoncé originalement la démission de Carter. Le journaliste Herb Zurkowsky, de The Gazette, écrivait quelques jours plus tard que l’équipe l’avait congédié en raison de son attitude de confrontation.

« C’est un cercle vicieux, conclut le Coach. Tout ce qui a été fait de façon un peu croche, ça les rattrape de partout puis je ne suis pas sûr qu’ils ont mis ça entre les mains des bonnes personnes pour remettre ça sur les rails. »

LE CAS KAVIS REED

« On dirait que Reed ne pense pas longtemps avant de prendre des décisions, pense Dussault.»

Il fait référence à la libération du vétéran joueur de ligne offensive Jovan Olafioye au premier jour du dernier camp d’entraînement. Le joueur étoile avait été acquis le printemps précédent par Reed en retour du Québécois David Foucault qui n’aura jamais eu la chance de se faire valoir à Montréal. Les deux sont maintenant partants sur la ligne offensive des Lions, alors que celle des Alouettes continue à en arracher.

Depuis le début de son règne, Kavis Reed nous a habitué à ce genre de gestes spectaculaires, mais souvent contre-productifs. On peut penser à la transaction envoyant S.J. Green à Toronto contre deux choix au repêchage, à la libération de leur âme en défense, le secondeur Bear Woods, à la veille de l’ouverture du camp de 2017, ou encore des acquisitions des joueurs étoiles Jamaal Westerman et Chris Williams au cours du dernier hiver. Les deux ont depuis quitté dans l’échange amenant Johnny Manziel dans le Nid. Et on ne parle même pas des congédiements de Jacques Chapdelaine et du coordonnateur à la défense Noel Thorpe. Le DG avait justifié le départ de Thorpe en expliquant que sa défense ne jouait pas comme une unité d’élite. Lui-même un spécialiste de la défense, Reed avait alors pris en mains un groupe qui avait accordé une moyenne de 27,63 points par match. Sous ses ordres, la défense en a donné en moyenne 39,42, une différence de 11,79 points par partie!

Abrams n’aime évidemment pas tous ces changements : « C’est un problème énorme. »
L’ancien assistant DG aurait pu demeurer avec les Alouettes après la nomination de Reed, mais il s’est vite aperçu que ça ne fonctionnerait pas. « Nous avions des opinions divergentes sur certains joueurs de la formation, et leur valeur au niveau de leur contrat. Nous avions aussi des approches différentes sur la négociation des contrats et sur qui devrait être impliqué dans ces dossiers. (…)
Je crois fermement qu’un dirigeant doit émettre des directives et laisser les autres faire leur travail, mais il ne doit pas dire quelque chose et que son contraire se produise par la suite. Pendant ces deux semaines, ce fut une expérience frustrante. »

Steve Charbonneau, n’est pas non plus un grand fan du directeur général : J’ai encore un gros, gros point d’interrogation sur le fait qu’on ait donné une chance à Kavis Reed. Je n’ai rien contre le gars, je le trouve sympathique quand je lui parle, mais je ne suis pas certain que dans notre marché, qui est très fragile, les Alouettes peuvent se permettre d’avoir un directeur général recrue. Ici, on aime les gagnants, sinon on n’y va pas. »

Dussault renchérit : « Quand tu arrives au niveau professionnel, tu n’es pas là pour apprendre, tu es là pour produire ou gagner! (…) Il a dit que le repêchage canadien c’était comme une loterie. (…) Je regarde à travers la ligue, à Hamilton leur garde à droite est un deuxième choix, je pense que toutes les équipes ont un joueur qui a été repêché et qui est sur le terrain et qui fait des bonnes choses pour son équipe. Quelqu’un qui dit quelque chose comme ça, ça ne tient pas debout. Il a donné deux choix de première ronde (dans la transaction de Manziel)!»

Une opinion qu’Abrams rejoint : « Un solide repêchage canadien est essentiel. La profondeur du personnel de joueurs canadiens est primordiale. Le repêchage est la seule occasion d’aller chercher ce talent et de ne pas surpayer pour l’acquérir. (…) Nicolas Boulay est un bon exemple. Il a grandi dans notre organisation et il a appris avec des vétérans comme Bear Woods et lorsque Bear a été blessé, il a été en mesure d’assurer la relève solidement. S’il n’avait pas été là, on aurait peut-être dû aller sur le marché des joueurs autonomes ou faire l’acquisition d’un joueur qui n’avait peut-être pas le même niveau de talent. (…) Ne pas prendre le repêchage canadien au sérieux est une erreur. »

L’EMBAUCHE DE MIKE SHERMAN

Les trois hommes s’interrogent aussi sur la pertinence de confier le travail d’entraîneur-chef à Mike Sherman, malgré sa feuille de route impressionnante.

« À une autre époque, ça aurait pu être une addition intéressante, mais je pense qu’ils auraient dû prendre un chemin plus prudent, croit Abrams. Si j’avais eu à prendre cette décision, j’aurais certainement cherché un candidat de la Ligue canadienne, avec de l’expérience comme entraîneur-chef, ou de l’expérience comme coordonnateur à l’attaque ou à la défense selon les besoins les plus importants de l’équipe. »

Charbonneau s’interroge sur les méthodes de l’ancien entraîneur de la NFL : « Je sais que sous Sherman, les gars travaillent fort même peut-être un peu trop. En fait, il faut qu’ils travaillent intelligemment. Ce n’est pas en étant pendant quatre heures sur le terrain que tu aides tes joueurs. C’est en ayant de bons outils pour que tes joueurs comprennent bien l’information et soient en mesure d’analyser l’objectif derrière chaque jeu. Des fois les joueurs ne sont plus là mentalement, ils sont fatigués. Ils ne t’en donnent plus après une heure et demie ou deux heures, de toutes façons. »

Pour Jacques Dussault, la décision de faire jouer Johnny Manziel aussi rapidement met en relief le peu de connaissances du nouveau pilote sur la LCF. « Il pensait, étant donné que ce bonhomme-là avait eu du succès au niveau collégial avec Texas A&M, qu’il allait traverser le terrain et faire ce qu’il voulait comme dans une ligue de garage. Je pense qu’il a compris que ce n’est pas exactement le cas. »

JOHNNY FOOTBALL

Parlant de Johnny Football, a-t-on enfin trouvé un quart autour du quel on peut bâtir?

« Tu ne peux pas gagner avec ce gars-là croit Dussault. De toutes façons, il ne transformera pas l’équipe. Le dernier match (contre Hamilton), ils se sont fait bloquer un botté, ce n’est pas la faute de Manziel. Ils se sont aussi fait traverser pour au-dessus de 500 verges! Il y a des problèmes partout. (…) Ce n’est sûrement pas cette année qu’il va tourner cette équipe-là de côté. Si, l’année prochaine, il commence à avoir un peu de succès, il y aura peut-être une porte qui va commencer à s’ouvrir pour un retour dans la NFL. Si c’est le cas, il faudra encore repartir à zéro. »

« Le kid a 25 ans nous rappelle Charbonneau et il a toute la pression. Le lendemain de son arrivée, il y avait déjà une forte promotion pour vendre son chandail sur les réseaux sociaux. Imagine, le gars n’a pas joué un essai dans la ligue, en saison régulière, et il devient le joueur de concession en partant. (…) Je pense qu’il a le talent pour faire de grandes choses, s’il est bien entouré et bien protégé. Mais la ville avait besoin de ça, je pense aussi que la LCF a besoin d’un Manziel. »

Pour sa part, Abrams craint que les problèmes passés du fougueux quart ne remontent à la surface. « De toutes évidences c’est un gars très talentueux, mais je pense qu’il y a trop de risques à son niveau. Son bagage est trop lourd. À cette position, il faut être certain que le joueur choisi va travailler deux fois plus à l’extérieur du terrain que sur le terrain. (…) Pour moi, son passé était une raison suffisante pour ne pas faire l’échange, d’autant plus que le prix était beaucoup trop élevé. Cela dit, ils n’avaient pas grand-chose à cette position alors ils croyaient sans doute qu’ils devaient aller dans cette direction. »

REPARTIR À ZÉRO?

Y a-t-il des raisons d’espérer, d’être optimiste?

Abrams est le plus optimiste de nos trois analystes. « Les Alouettes ne seront pas toujours une équipe perdante. Ils ne sont clairement pas une équipe très forte présentement, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’essaient pas de bâtir quelque chose. (…) Je pense que le niveau de talent est correct, je pense qu’ils peuvent améliorer certaines positions et je pense qu’ils ont assez de talent pour faire les séries mais ça prend tout le reste (de l’organisation) et de la continuité avec ces autres éléments. Pour l’avenir immédiat, l’une de ces deux choses doit se produire: Ou bien ils gardent exactement ce qu’ils ont présentement et ils travaillent ensemble pour se sortir de cette situation ou ils doivent encore tout recommencer et partir de zéro. Si c’est l’option qu’ils choisissent, ils doivent prendre des décisions prudentes et solides jusqu’à ce qu’ils puissent se remettre sur pieds. Présentement, ils n’ont pas l’option de prendre des risques sur des joueurs, le personnel d’entraîneurs ou les dirigeants. »

« Il faudrait un peu mieux jouer, juste pour donner un peu d’espoir aux gens, croit Charbonneau. Est-ce que ça va donner des victoires, pas nécessairement. C’est juste de donner un peu d’espoir et de voir qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Est-ce qu’on va être capable d’égaler les trois victoires (de l’année dernière)? Je ne sais pas, ça va être difficile… Mais j’ai espoir! »

Il faut admettre que les Alouettes ont offert une performance plus convaincante, samedi, dans la défaite à Ottawa. On a senti Manziel plus confortable et on a vu une défensive plus agressive. Mais il faut aussi voir que l’équipe a donné l’hallucinant total de 601 verges à Ottawa, dont 487 par la passe. Si les hommes de Rick Campbell n’avaient pas commis autant de revirements (5), le pointage aurait certainement été beaucoup moins serré. De l’autre côté du ballon, Johnny Manziel a complété 16 de ses 26 passes pour 168 verges, en plus de gagner 36 verges sur trois courses. C’est mieux, mais il faudra qu’il se protège mieux. Son plongeon à la ligne de 1 du Rouge et Noir après une longue course aurait pu le sortir du match.

Ce ne sera pas plus facile samedi prochain à Edmonton, face à la deuxième meilleure attaque de la ligue. Vendredi, au moment où ils mettront un point final à leur préparation, les Alouettes « célébreront » le cinquième anniversaire du dernier match d’Anthony Calvillo. Si les plus optimistes espèrent qu’on ait enfin trouvé un digne remplaçant à AC, force est d’admettre qu’on est encore bien loin de voir l’équipe défiler dans les rues de Montréal avec la Coupe Grey.

Notre coach, Jacques Dussault, a le dernier mot : « Je pense que le dernier clou dans le cercueil va être posé par Ottawa, et s’il n’est pas assez bien entré, ben ils vont s’en faire rentrer un d’aplomb contre Edmonton. »

Espérons qu’il se trompe, mais ça ne lui arrive pas souvent!

4 réflexions sur “Petite autopsie d’une grande déroute

  1. Très bon texte de Guy. Complet et nuancé. Le commentateur Vercheval, de RDS, a déjà commencé à clouer le cercueil des Alouettes en fin de semaine dernière, à Ottawa. J’en lirais d’autres bons textes de Guy et il compte désormais parmi mes favoris

    Aimé par 1 personne

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